"Tout est vain, tout est égal, tout est révolu", écrivait Friedrich Nietzsche. Pessimisme ou réalisme ? A chacun de trancher.
Il reste que l'actualité , celle que nous présentent les médias du moins, nous offre, jour après jour, des exemples multipliés du zèle que d'aucuns mettent à poursuivre le frivole, le futile, le chimérique et l'insignifiant.
Je pense, en particulier, à deux préoccupations largement répandues : la chasse frénétique à l'enrichissement et le souci prétentieux de se faire passer pour une personnalité importante et glorieuse.
Face à elles, deux souvenirs rapportés d'Afrique me reviennent souvent à l'esprit et me montrent à quel point le philosophe abondamment moustachu avait raison.
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On le constate chaque jour, et c'est probablement l'une des sources communes aux diverses maladies de la société contemporaine, crise économique comprise : l'argent est devenu le roi, le maître du monde.
On en cherche et on en veut, le plus possible. Même si, pour bâtir sa fortune, on doit écraser les autres. Depuis quelques mois, des présidents, des directeurs généraux, des courtiers en opérations spéculatives, d'autres encore, ont exposé sans honte leurs appétits voraces et égoïstes.
L'essentiel de l'activité humaine est menée par, pour à cause et en fonction de lui. Pas seulement pour en avoir assez, ce qui est légitime, mais pour en avoir toujours plus. Quitte à y laisser sa santé, sa vie de famille ou sa tranquillité.
Il y a pourtant longtemps que l'on dit que "l'argent ne fait pas le bonheur". On a pris l'habitude de compléter la maxime par un "mais il y contribue beaucoup". Beaucoup ? C'est à voir.
Il y a une dizaine d'année, j'ai rencontré à Nouakchott, la capitale de la Mauritanie, un vieil homme étonnant qui m'a donné une bonne leçon.
Infiniment pauvre, il vivait sans domicile, ni fixe ni mobile, à l'ombre d'un acacia étique où il passait ses jours et ses nuits. Il vivait de la charité publique, ce qui, en terre d'Islam, n'est pas un vain mot : l'aumône, le zarkatt, est l'un des piliers de cette religion. Pour tout patrimoine, il disposait d'une vieille théïère, aussi désargentée que lui. Fait-on plus miséreux ?
Pourtant, le bonhomme se disait heureux, et même à l'abri du souci. Rien, me disait-il, ne l'empêchait de dormir. Sur le sable et sur les deux oreilles. Le calme, la tranquillité, la sérénité...
Quand, plus tard, j'ai connu des jours difficiles -moins que les siens, naturellement- son souvenir m'a souvent soutenu et m'a gardé de la désespérance. Je n'avais que très peu d'argent, mais, si j'étais légèrement inquiet, je n'étais pas spécialement malheureux.
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C'est une tendance naturelle : on se croit utile, intéressant et même important. Et on tient à ce que les autres nous considèrent, nous apprécient et nous respectent. Nous sommes fiers de notre petite personne et nous nous croyons indiispensables. Que serait le monde sans nous ? Que deviendra-t-il le jour où nous le quitterons ?
C'était à Cotonou, au Bénin. Tout gonflé de la certitude de mon importance, je roulais vers quelque bureau ministériel pour y rendre compte d'une mission que je venais d'achever. Devant mon taxi, un camion militaire étrangement conduit a renversé un pauvre hère qui claudiquait difficilement sur le bord de la chaussée. "Le coup fut si violent", comme disait l'autre, que le vieil homme en défunctât.
Pour dégager la route, ce qui est quand même indispensable, un soldat repoussa la dépouille d'un coup de pied nonchalant.
En revenant de ma prestigieuse conférence par le même chemin, deux heures plus tard, j'ai pu voir une équipe de nettoyeurs transférer le cadavre dans un camion-poubelle, pour le conduire, avec d'autres déchets et d'autres épluchures, vers sa dernière demeure.
Un homme était mort, tout de même, et rien au monde n'avait changé. C'était comme si le de cujus n'avait jamais existé.
Je me suis demandé, à l'époque, ce qu'il résulterait de ma propre disparition. Quelques larmes vites séchées et un vague souvenir fugace sans doute. En tous les cas rien de suffisant pour que je puisse me prendre pour une protubérance !
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Ces deux souvenirs lointains me reviennent souvent à l'esprit, en ces temps où les uns s'agitent pour empiler, sous leur retraite chapeau, des primes, des boni, des stock-options et des parachutes confortablement dorés, tandis que d'autres cherchent à se faire briller devant des caméras et des microphones.
Ils devraient comprendre que "tout ce qui brille n'est pas or" et que tout ce qui est or n'est pas forcément brillant.
François Ribard.